La terre aussi a le droit au sabbat

Par Samuel GRUFFAZ, pasteur à Saclay

Parmi les dix commandements (Exode 20/1-17), l’Éternel ne se contente pas de permettre le repos : il l’ordonne. Le sabbat n’est pas instauré pour gagner en efficacité dans une logique de développement personnel, ni comme une simple réponse à la faiblesse humaine ; il a pour but d’honorer l’Éternel.

Observer le sabbat, c’est consacrer une journée à Dieu, afin d’apprendre à dépendre de lui et à lui faire confiance. Fait remarquable, Dieu ne donne pas seulement un sabbat aux hommes : il en accorde également un à la terre promise.

« Au mont Sinaï, l’Éternel s’adressa à Moïse en ces termes : Dis aux Israélites : Quand vous serez entrés dans le pays que je vais vous donner, la terre se reposera ; ce sera un temps de sabbat en l’honneur de l’Éternel. Pendant six ans, tu ensemenceras ton champ, et pendant six ans, tu tailleras ta vigne et tu en récolteras les produits.

Mais la septième année sera un temps de sabbat, une année de repos pour la terre, un sabbat en l’honneur de l’Éternel ; tu n’ensemenceras pas ton champ et tu ne tailleras pas ta vigne. Tu ne moissonneras pas les repousses de ta moisson précédente, et tu ne vendangeras pas les raisins de ta vigne non taillée : ce sera une année de repos pour la terre.

Vous vous nourrirez de ce que la terre produira pendant son temps de repos, toi, ton serviteur, ta servante, ton ouvrier journalier et les étrangers résidant chez vous, ainsi que ton bétail et les animaux sauvages qui vivent dans ton pays : tout produit des terres leur servira de nourriture. »

(Lévitique 25/1-7)

Ne pas travailler pendant une journée représente déjà une forme de prise de risque ; mais s’arrêter une année entière relève d’un véritable acte de foi. Les périodes de chômage sont souvent difficiles à vivre, et la retraite peut l’être aussi pour certains. Notre société et notre éducation ont parfois imprimé en nous l’idée que ne pas travailler, c’est ne pas exister. Or, l’Éternel ordonne le sabbat afin de faire place à sa grâce et de nous rappeler qu’elle est bien réelle.

Cependant, si l’on lit attentivement Lévitique 25/1-7, on découvre qu’il y a plus qu’un simple commandement en faveur de l’être humain et de sa relation à Dieu : l’année sabbatique est avant tout une « année de repos pour la terre ». Lorsque Dieu met en œuvre son plan de salut, il ne s’intéresse pas uniquement aux hommes, mais à l’ensemble de la création. Comme le dit l’apôtre Paul :

« La création attend avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu. » (Romains 8/19).

En effet, la loi de Lévitique 25/1-7 n’est pas anodine. Lorsque les Israélites ont été chassés de la terre promise lors de l’exil à Babylone, au VIe siècle avant J.-C., leur exil a duré soixante-dix ans. Ce nombre correspond aux années pendant lesquelles ils n’avaient pas respecté le repos de la terre prescrit en Lévitique 25, précise 2 Chroniques 36/21. Autrement dit, Dieu a corrigé les Israélites tout en rendant justice à la terre promise.

Les chrétiens sont-ils tenus d’obéir à Lévitique 25/1-7 aujourd’hui ?

Nous ne vivons plus sous l’ancienne alliance : Christ a accompli la loi (Matthieu 5/17) et nous a libérés de son esclavage (Galates 4/1-6). Nous n’avons donc pas d’obligation formelle de suivre ce précepte, d’autant plus que, dans la francophonie, la plupart ne travaillent pas la terre.

Cependant, « tout est permis, mais tout n’est pas utile » (1 Corinthiens 6/12). Jésus nous appelle à ce que notre justice dépasse celle des pharisiens (Matthieu 5/20), et l’apôtre Paul nous exhorte à ne pas faire de notre liberté un prétexte pour vivre selon la chair (Galates 5/13). Ainsi, la loi de Moïse n’est plus notre juge, mais elle demeure une pédagogie précieuse pour comprendre les principes de justice de notre Dieu immuable.

Par exemple, l’apôtre Paul s’appuie sur le commandement « Tu ne muselleras pas le bœuf quand il foule le grain » (Deutéronome 25/4) pour affirmer que la notion de rémunération du travail est juste. Si elle s’applique déjà aux animaux, à plus forte raison concerne-t-elle ceux qui œuvrent dans le ministère, dont la valeur est évidemment supérieure à celle des animaux.

Voici donc ce que je retiens de l’esprit de la loi de Lévitique 25/1-7

  1. Prendre une année sans travailler, ou du moins fortement ralentir ses activités, n’est pas un péché ; c’est même une manière d’honorer l’Éternel et d’apprendre à dépendre de lui. Notre salut ne dépend ni de nos œuvres professionnelles, ni de notre engagement dans l’Église.

  1. Dieu se soucie réellement de la terre et des animaux : ils font partie de sa création. Il nous appelle à en prendre soin et nous donne d’être acteurs de leur préservation, à l’image de Noé. Le témoignage de Gwenaël, dans la rubrique précédente, va dans ce sens : il a pris des risques en quittant son travail d’ingénieur pour reprendre la ferme de son oncle, afin de cultiver et préserver avec soin les terres reçues en héritage, tout en contribuant à redynamiser une Église en milieu rural.
    Nous pouvons également citer le projet Beershéba, où des missionnaires creusent des puits dans le désert au Sénégal et mettent en place une école biblique, afin de lutter contre la pauvreté et la désertification, tout en annonçant l’Évangile (https://www.beershebasenegal.com/). Chaque chrétien est libre de s’inspirer de Lévitique 25/1-7 dans sa vie de foi, selon ce que l’Esprit lui enseigne.

  1. Le non-respect du repos de la terre a déterminé la durée de la punition du peuple d’Israël en exil (2 Chroniques 36/21). Si nous sommes liés à la terre dans le salut, nous le sommes aussi dans le jugement. Le Dieu qui ouvre la mer en deux est aussi celui qui envoie le déluge. La crise écologique actuelle devrait amener les chrétiens à s’interroger sur la réalité et la mesure du jugement à venir.
    Dans cette perspective, la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine (FLTE), l’association humanitaire chrétienne Le SEL et l’organisation environnementale A. Rocha, se sont réunies le 11 avril 2026 pour réfléchir aux enjeux du soin de la création et de l’attention portée aux plus pauvres (https://flte.fr/evenements/journee-detude-flte-sel-arocha/ ).

Notons que le Lévitique se situe au cœur du Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible. Au centre du Lévitique se trouve l’institution de Yom Kippour, la fête du Grand Pardon, au cours de laquelle les péchés du peuple sont entièrement expiés (Lévitique 16 et 23). Le texte de Lévitique 25/1-7 s’inscrit donc dans la continuité de cette fête, où la miséricorde de Yahvé est célébrée.

Ce passage est d’ailleurs immédiatement suivi par l’institution de l’année jubilaire (25/8-17), célébrée tous les sept fois sept ans : il s’agit en quelque sorte du sabbat des sabbats. Lors du jubilé, les esclaves sont libérés, les biens perdus sont restitués ; c’est tout le système économique qui est transformé par la grâce de l’Éternel. Ainsi, le salut de notre Dieu s’étend bien au-delà de ce que nous aurions pu imaginer !

« Peut-être direz-vous : « Que mangerons-nous la septième année puisque nous n’aurons ni semé ni rentré de récoltes ? » Sachez que la sixième année, je répandrai ma bénédiction sur vous, en vous assurant une récolte suffisante pour trois ans. Lorsque vous sèmerez la huitième année, vous vivrez encore sur l’ancienne récolte dont vous mangerez jusqu’à la récolte de la neuvième année. » (Lévitique 25/20-22)

Quelques questions sur le thème de l’écologie dans l’ancien testament

  1. En quoi les animaux et l’environnement sont une clé de lecture dans l’ancien testament pour comprendre le plan de salut ?
  2. Les lois au sujet du repos de la terre dans le jubilé (Lévitique 25) sont-elles originales dans le Proche-Orient ancien ?
  3. Quelle est leur importance dans l’exil (Lévitique 25) ? Cf. 2 Chroniques 36, verset 15-2
  4. Comment s’appliquent ces lois environnementales au chrétien aujourd’hui ?

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