Afin que tes jours se prolongent

Par Abderrahmane NAHED

« Si vous refusez à vos parents l’aide dont ils ont besoin, sous prétexte qu’ils n’ont pas rempli leurs obligations envers vous lorsque vous étiez enfant, vous risquez de reproduire le même schéma relationnel avec vos propres enfants. »

Ces paroles, prononcées par la psychiatre Catherine Ducommun-Nagy lors d’une conférence sur le thème des loyautés familiales, ont provoqué en moi un choc salutaire.

« Le but de la thérapie contextuelle », a-t-elle précisé, « est de donner un maximum de chances aux générations futures. »

J’ai brusquement pris conscience que la distance relationnelle entre ma mère et moi avait des répercussions négatives sur ma relation avec mes enfants. J’aurais pu m’attendre à des déclarations semblables au cours d’un séminaire chrétien sur la famille, mais pas dans l’enceinte d’un hôpital public. C’était comme découvrir pour la première fois le cinquième commandement :

« Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne. » (Exode 20/12)

Rien ne me permet de penser que notre oratrice ait eu ce verset en tête lorsqu’elle nous a fait l’exposé de cette approche de la thérapie familiale, qu’elle a contribué à développer avec son mari Yvan Boszormenyi-Nagy. Jamais, avant ce colloque, je n’avais perçu avec autant de clarté, la force et les implications universelles du commandement biblique.

Honorer, littéralement « peser le juste poids », est une tâche difficile qui nécessite de faire la part des choses, de distinguer, à côté des défaillances de nos parents, leur affection, leurs dons, leurs sacrifices, à commencer par le don de la vie. En tant que père, j’ai aujourd’hui suffisamment d’échecs et de regrets à mon actif pour savoir combien ce métier est difficile. Les obstacles que mes parents ont dû franchir me sont plus familiers désormais. À la lumière de leurs propres traumatismes, je comprends qu’ils ont fait de leur mieux avec les ressources et les connaissances dont ils disposaient, et il m’est moins pénible d’accepter leurs limites, parce qu’elles sont aussi les miennes.

Je dois l’avouer, cela m’a pris un peu de temps pour me mettre en mouvement, et me rapprocher de ma mère. Mais, moins d’un an plus tard, j’ai acheté un billet de train pour Paris et je lui ai consacré tout un week-end, alors qu’auparavant je ne venais la voir qu’à l’occasion de mes passages plus ou moins réguliers en région parisienne.

Je lui ai dit que j’avais fait spécialement le déplacement, pour passer du temps avec elle. Je crois qu’elle était un peu surprise. Sur le moment, il ne s’est rien passé de particulier, à part que j’ai dit à ma fille aînée, à laquelle j’ai rendu visite lors de ce même week-end : « C’est ma mère, j’ai besoin d’elle. » Étonnée, elle m’a répondu : « C’est la première fois que je t’entends parler de ta mère comme ça. »

Au fil des semaines et des mois suivants, ma tendresse pour ma mère s’est accrue et mes relations avec mes enfants se sont épanouies. Cela a déclenché un processus dont les effets ont été bénéfiques pour toute ma famille, y compris ma famille d’origine.

« L’alcool, je ne peux pas vivre avec, je ne peux pas vivre sans », disait un homme qui suivait le parcours des Alcooliques Anonymes.

On pourrait dire la même chose à propos de la famille : « Je ne peux pas vivre avec, je ne peux pas vivre sans », tant nos sentiments pour nos proches, nos parents ou nos enfants, peuvent être fluctuants et contradictoires, pour ne pas dire douloureux.

Après plus de 25 années de pratique auprès des patients en psychiatrie adulte, j’ai appris ceci : il est impossible de changer le passé, d’effacer les cicatrices liées à l’abandon, aux abus, ou les conséquences de paroles qui nous ont meurtris, mais nous pouvons en revanche adopter une loi nouvelle.

Cette loi, c’est l’Évangile, qui nous invite à ressembler aux petits enfants, qui grimpent aux arbres comme Zachée (1) pour recevoir le seul trésor qui se partage et répare les injustices, ou à nous abaisser comme des petits chiens quémandant des miettes (2) s’il le faut, pour que nos enfants reçoivent la guérison. Il nous encourage également à donner notre manteau en plus de nos chemises (3) pour que cessent les conflits, à nous grandir en devenant serviteurs de tous, à commencer par ceux qui vivent sous notre toit.

J’ai acquis la conviction qu’une approche théologique pratique associée à une connaissance des comportements humains peut produire des miracles et redonner un nouveau souffle à nos relations abîmées. À certains moments, il nous faudra faire appel à des professionnels formés à l’accompagnement des familles, parce qu’ils disposent d’outils qui peuvent nous aider à nous remettre en mouvement. J’en veux pour preuve cette fameuse conférence à laquelle j’ai eu le privilège d’assister. Toutefois, aucun changement ne peut se produire sans une implication personnelle.

J’accompagne des personnes en grande détresse psychique. Leurs victoires et la persévérance dont ils font preuve dans les moments difficiles me prouvent chaque jour que nous ne sommes pas obligés de répéter à l’infini les scénarios destructeurs dont nous héritons. Nous avons le pouvoir de décider d’être celui ou celle qui va poser la première pierre d’une maison qui résistera aux tempêtes de la vie.

Croyez-moi, le jeu en vaut la chandelle, car le commandement par lequel je me suis senti repris est assorti d’une merveilleuse promesse :

« afin que tes jours se prolongent sur la terre que Dieu te donne. »

Le prolongement des jours ne signifie pas seulement vivre plus longtemps, ou vivre heureux. C’est aussi transmettre à nos enfants et à nos descendants la mémoire d’une foi faite de ces actes héroïques : petits comme des grains de moutarde, ils contiennent une puissance qui peut transformer la trajectoire chaotique de nos familles et changer nos déserts en sources d’eau vive.

1 Luc 19/1-10

2 Matthieu 15/22-28

3 Matthieu 5/40


BIOGRAPHIE

Aude, mon épouse, et moi sommes mariés depuis bientôt 34 ans. Nous avons 4 filles.

Bien avant de nous rencontrer, nous avions plusieurs choses en commun. Très tôt en effet, nous avons été confiés à nos grands-parents car, pour des raisons diverses, nos parents n’étaient plus en mesure d’assumer leur rôle. Pour ma part, j’ai été mis sous tutelle avant ma majorité et émancipé à 17 ans après une défaillance des services sociaux.

Aude travaille au Centre d’action sociale de notre commune, et je suis infirmier en secteur psychiatrique adulte depuis 25 ans. En parallèle je poursuis une formation de thérapeute familial systémique. J’ai exercé également des fonctions pastorales pendant plus de 10 ans.

Je suis l’auteur de deux ouvrages dont le dernier – Le seul regard qui compte, paru en 2024 aux éditions Empreinte Temps Présent – traite de ma quête de Dieu en tant que père. Je défends dans mes livres une alliance équilibrée entre l’accompagnement pastoral et la psychothérapie dans le traitement de la souffrance psychique. C’était d’ailleurs le thème central de mon premier livre La Clinique de Dieu, paru en 2019 aux Éditions Trésors Partagés.

Site internet : https://www.nahed-abderrahmane.com

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