L’héritage invisible

Par Colombe LAMOTTE-AUGRIS, psychologue

Mesurons-nous l’impact du transgénérationnel dans nos vies ? Il n’y a pas une seule famille qui échappe à cet enjeu de l’héritage, de la transmission, de la reproduction. Notre choix n’est pas d’avoir un héritage ou non, notre choix est d’en faire, de manière consciente, quelque chose ou non. Faire semblant qu’il n’existe pas revient à partir du présupposé qu’on est né sans parents. Or si l’héritage génétique est évident pour tout le monde, si sa version spirituelle est non seulement biblique mais aussi concrète, on ne peut pas plus s’opposer à la notion d’héritage psychique.

Sur le plan relationnel, émotionnel, intellectuel, de quels héritages êtes-vous bénéficiaires ? Que faites-vous de ce qu’on a fait de vous ?

Il y a les transmissions officielles

Celles qui nous font dire : « On est comme ça, dans la famille Dupont : toutes les femmes ont un caractère bien trempé » (façon élégante de dire que personne ne remet en question un manque criant de délicatesse dans la communication et d’adaptabilité aux besoins de chacun). Ces transmissions concernent « officiellement » toutes les personnes d’une même catégorie, souvent autour de la question du masculin et du féminin. Elles apparaissent comme des traits de caractère et chaque membre de la famille y est loyal, faute de ne pas se sentir appartenir à la lignée. Un peu comme la recette de la tarte aux pommes de la grand-mère qu’on se donne de génération en génération : « Seuls les vrais Dupont savent faire des tartes. » Un élan de fierté s’attache souvent à ce type de revendications, on en parle, on en rit, on l’assume. Bien que sympathique, chacun est en droit d’interroger son envie d’accepter cette transmission.

Il y a les transmissions qui nous questionnent

Il y a les transmissions qui nous font nous questionner sur la façon dont les histoires se répètent sans se ressembler vraiment.

« C’est surprenant de voir que chez nous, tous les hommes ont des enfants de plusieurs unions mais ils ne restent pas avec les mères. » Est-ce le fruit d’un héritage spirituel ? Peut-être. Mais une fois cette transmission refusée et coupée spirituellement, il y a la question des habitudes : que répètes-tu que tu as vu jeune ? Que fais-tu de nouveau pour rester avec la mère de tes enfants ? Où vas-tu chercher de l’aide pour trouver de nouvelles façons de réagir ? Quels modèles suis-tu assidûment ?

Reconnaitre un héritage ne fait pas tout, encore faut-il en faire quelque chose. Il s’agit de le disséquer, pour voir ce que l’on fait de chaque élément. On peut décider de l’accepter, de le refuser ou encore d’être créatif et de le transformer. C’est ainsi qu’on devient véritablement sujet. On cesse d’être pris en otage par des normes qui ne font plus sens avec notre nouvelle nature, on entre dans une ère où, de manière plus intentionnelle, on intègre notre héritage familial comme une part de notre histoire, mais plus comme une identité. « Oui je suis un Dupont, et oui, je serai le premier à voir mes enfants grandir, aux côtés de leur mère, ma femme. » On peut choisir ce que l’on fait de ce qui nous est transmis. Il n’est jamais trop tard pour se positionner.

Et il y a les autres transmissions

Celles dont on ne parle pas. Celles dont on ne peut pas parler. Elles sont là, on les sent, mais impossible de poser des mots dessus. Vous les connaissez peut-être, ces histoires dont on hérite dans le silence. Celles qui se cachent, depuis les grands-parents, et se répercutent sur les générations suivantes. Ces secrets de famille.

Ce silence qui court transforme le traumatisme d’un individu en héritage collectif. Ce qui est tu n’est pas pour autant oublié. Tout comme on hérite des gènes « yeux marrons » de nos ascendants, on reçoit les informations d’un traumatisme transmis via l’épigénétique, à savoir la façon dont un gène va être exprimé ou désactivé.

Les recherches récentes sur l’épigénétique expliquent ce que les psychologues qui travaillent sur les éléments transgénérationnels démêlent avec leurs patients. Ce qui se passe à la première génération est su mais tu, à cause d’une honte extrêmement forte : c’est l’indicible. La génération d’après sait qu’il y a eu un problème mais ne sait pas le nommer, c’est l’innommable. La troisième génération ressent mais ne sait pas, ne peut même pas penser qu’il y a eu un problème : c’est l’impensable. Dès lors, le corps et les comportements parlent, via des symptômes divers et variés mais souvent graves ou délétères.

Exemple

Un homme vient consulter pour des éléments extrêmement précis qui l’angoissent. Il a peur, de façon insupportable et inexpliquée, que l’intégrité physique du haut du corps de ses enfants soit attaquée. Au point qu’il ne les laisse jouer à aucun sport qui leur ferait lever les bras ou bouger le torse. Une fois qu’a été explorée la possibilité d’un traumatisme personnel sur son propre corps, l’idée est évoquée d’un traumatisme transgénérationnel.

Après une enquête auprès de ses proches, il finit par en parler à sa grand-mère, qui, émue, lui révèle une histoire dont elle n’a jamais parlé de sa vie, au point que même son propre mari est décédé sans rien en savoir. L’homme découvre que ses peurs, qu’il percevait comme délirantes, sont le miroir précis et détaillé d’actes de barbarie dont sa grand-mère a été témoin dans sa jeunesse lors d’un sordide épisode de guerre.

Une fois le secret de cet héritage percé, le travail autour du traumatisme peut s’élaborer et le symptôme disparaitre. En disant la vérité, la grand-mère sort de l’indicible, et par là même rend à son petit-fils le droit de penser, donc de guérir d’un traumatisme qui ne lui appartenait pas. Il peut alors refuser cet héritage traumatique et le transformer en élément de l’histoire familiale dont il n’a plus à protéger ni lui-même ni ses descendants.

Le drame, c’est quand la grand-mère n’est plus là pour dire, et qu’on doit imaginer, reconstruire, faire avec ce néant qui ne rend pas justice à l’individu.

Ce qui fait honte, ce qui fait honneur

Ce qui fait honte dans une culture n’est pas identique dans la culture voisine ; ce qui rend fière une famille ne rendra pas nécessairement fière celle d’à-côté.

Rendons à chacun ce qui appartient à son histoire, faisons entrer les informations importantes dans la connaissance familiale pour qu’elles soient élaborables par les individus. Pas besoin de détail, juste des grandes lignes, osons nommer. Rendons à chacun son horreur, rendons à chacun son honneur. Ce n’est pas cesser de compatir, c’est cesser de s’approprier un traumatisme et lui rendre justice. Il s’agit d’arrêter de pleurer à la place d’une victime mais de pleurer avec elle. C’est comme ça qu’elle commence à guérir. C’est rendre à la personne sa propre victoire sur le mal et l’en féliciter.

Parler entre générations

Prenons le temps de parler aux générations d’avant et d’après, d’une façon adaptée, en ouvrant la discussion délicatement. Si nous le pouvons avec nos parents, voire nos grands-parents, faisons le choix de parler en famille des épisodes sombres passés comme des moments de joie. De ce qui se transmet dans le rire et de ce qui blesse de génération en génération. De ce qu’on aimerait ne pas voir se répéter, d’en briser les chaines. De ce qu’on voudrait voir en lieu et place, et proclamons-le.

Il n’est jamais trop tard pour faire quelque chose de ce qu’on vous a transmis. Pour que l’histoire ne se répète pas, il ne s’agit pas d’oublier mais précisément de se souvenir du chemin qu’on prend pour se sortir d’une situation, aussi traumatique soit-elle.

Commençons à transmettre plus volontairement, plus intentionnellement. Du côté de ce qui se construit, fait sens, enrichit. Offrons des mots, des moyens de surmonter l’incomestible d’une situation en le transformant en quelque chose de digeste par la force de l’art, quelle qu’en soit la forme. Offrons la créativité en héritage, la vérité en héritage, la capacité de choisir en héritage.

En tant que chrétiens…

En tant que chrétiens aussi, notre héritage est à questionner

Il y a celui qu’on reçoit de Dieu, biblique, évident. Mais quel héritage percevons-nous de notre famille dans la foi ? Que faisons-nous des blessures parfois mortelles reçues et données dans le cadre de nos communautés ? Que faisons-nous des abus, des paroles de malédiction, des négligences sous couvert de la religion ? Quel message transmettons-nous en matière de joie, de partage, d’accueil, d’encouragement, d’entraide, d’engagement ? À quoi reconnait-on que tu fais partie de la famille de Jésus, qu’il est ton héritage ?

« Et nous, ton peuple, le troupeau de ton pâturage, Nous te célébrerons éternellement ; De génération en génération nous publierons tes louanges. »(Psaume 79/13)

« Ce que nous avons entendu, ce que nous savons, ce que nos pères nous ont raconté, nous ne le cacherons point à leurs enfants ; nous dirons à la génération future les louanges de l’Éternel, et sa puissance, et les prodiges qu’il a opérés. » (Psaume 78/3-4)

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